Le téléphone sonne et les oreilles des cyclistes tintent

Enfin nous étions arrivés à l’os, à la vraie question, la seule, celle qu’on n’ose poser. Pourquoi autant d’hostilité de la part du « peuple de la voiture » envers des gens qui ne prennent, après tout, que 2 % de leur espace vital ?

C’est ce bloc de haine affleurant mais de plus en plus visible qui pourrait bien expliquer la pusillanimité d’un Alduy, les hésitations d’un Delanoé et les contorsions discursives de nos politiques en général.

C’est que pour la masse-automobile, le cycliste est à la fois un mystère et une menace, une forme inclassable dans ses catégories mentales, il est une provocation en soi, un défi et un déni de progrès. Le cycliste fait surgir de la mémoire obscure du peuple de la voiture la figure inquiétante de l’anarchiste, d’une intelligence maléfique toute entière tendue vers la destruction de l’ordre social.

Anthropologiquement, il est l’étranger, le barbare, celui qui ne parle pas notre langue, ne vénère pas nos dieux et n’a cure de nos lois. Il ne peut qu’être dans la transgression -il roule quand les autres sont à l’arrêt, il emprunte les sens interdits, franchit les feux, escamote les frontières urbaines, devient subitement piéton pour filer et disparaître sur ses deux roues sans bruit avec l’agilité de l’animal. Son aptitude à changer de forme -tantôt véhicule lent, tantôt piéton accompagné d’un vélo-, n’a d’égal que sa capacité à changer de territoire ; le cycliste est insaisissable, il est sans lieu, il s’accommode de tous les parcours (chemins de terre, chaussées, parc urbain, etc.), il n’appartient pas à la Cité puisque aucun espace dans la ville ne lui est assigné. C’est un nomade, un barbare bariolé qui inquiète. Comme l’animal ou le nomade, il est maigre, toujours en éveil, aux aguets, et comme eux, il ignore ce que sont la chaleur, le froid ou les intempéries ; il refuse le confort des véhicules climatisés et les bienfaits de notre civilisation matérielle. Comme le sauvage il est nu et sans protection -mais songe-t-il seulement à se protéger ?-il confie sa vie à des médailles luminescentes, bracelets et autres grigris du même genre. Tout sépare la communauté auto-citoyenne, rationnelle, adossée à des siècles de progrès, de ces hommes et de ces femmes-vélos.

La distance se lit jusque dans la posture corporelle des uns et des autres comme elle se lit entre le nègre et le missionnaire, l’enfant et le maître, l’ouvrier et le patron.

Dans le déplacement le cycliste met en jeu un corps-machine ; ses jambes sont des bielles, il s’emploie quand ça monte, tourmente son corps penché vers l’avant ; son« expressivité » corporelle est à l’opposé de ce que l’on désigne par « civilisation des mœurs » qui veut que ce corps -trop présent- soit mis à distance dans la vie sociale. Pas de corps tordus ou suant, rien que du parfait sur papier glacé si possible-. La voiture vient fort heureusement adoucir cette obligation sociale pour l’automobiliste en opérant une sorte de miracle : le déplacement dans une quasi immobilité. Seule la partie supérieure du corps est visible pour l’image sociale, le buste est redressé, le visage figé, le regard « raibannisé». Les inter-actions indésirables sont, par la même, exclues. Si le cycliste renvoie une image de désordre corporel, d’agitation, l’automobiliste , au contraire ,maîtrise son image sociale -celle de la décence-, celle qui fait norme. Rien d’étonnant, après tout, que le peuple des automobilistes ressente instinctivement de la méfiance pour ce personnage furtif qui s’est glissé dans les murs, qui est à ranger dans la catégorie de l’enfant, du primitif et du prolétaire, autrement dit, des groupes sociaux qu’il faut éduquer ou contenir.

source : Andy SINGER.

Mais la source de la haine n’est peut être pas dans l’étrangeté radicale de l’usager du vélo ; elle pourrait bien avoir son origine dans la conscience malheureuse du peuple de la voiture. Car, comme souvent dans l’Histoire, c’est l’angoisse et la frustration qui alimentent l’agressivité des foules. En effet, l’époque est décevante, elle ne tient pas ses promesses, le rêve de la croissance illimitée s’est brisé et les lendemains ne chantent plus.La crise du pétrole d’aujourd’hui n’a rien de conjoncturel -elle diffère radicalement de la crise de 73- et on ne reverra plus le baril à 11$. Pour l’automobiliste qui se prive déjà pour faire rouler son engin, l’avenir est gros de menaces et la mémoire d’un passé de pauvreté fait retour. Avec cette mémoire, la peur de la démotion sociale, de la descente, de la perte de statut, fait son chemin sous le crâne de l’homme-auto. La précarité professionnelle, relationnelle s’installe au cœur de la Cité. Les certitudes s’effritent, On peut appeler ça une le téléphone sonne crise sociale. Le cycliste urbain est le symbole de cette crise ou tout du moins, il la signifie fortement aux yeux de l’automobiliste.La vision du cycliste n’a pas valeur de proposition sociale à la crise, elle renvoie seulement à une perte, à l’inacceptable.

Ces mutations sociales et techniques, l’Histoire en a connu, avec leurs grandes peurs et leurs cohortes de pénitents. Les masses se resserrent alors et font face courageusement à l’adversité. Les responsables, ceux qui sont à l’origine du Malheur sont là, minorités voyantes ou discrètes, qui peuvent endosser la souffrance de la société.Ceux ou celles qui enfourchent un vélo comme jadis celles qui enfourchaient un balai peuvent faire l’affaire, et, s’ils sentent la sueur -aux dires des automobilistes- ils sentent plus certainement le soufre et le fagot.

Pourtant, ces immigrés invités dans la république de la bagnole se multiplient ; ils font beaucoup d’ enfants ; seraient-ils dotés comme les sorcières, les juifs et les nègres d’une hyper-sexualité ? Fort heureusement ce n’est pas le cas, ils seraient -d’après une étude scientifique menée par le Dr Goldstein– promis à l’extinction rapide, le vélo nuisant gravement à la libido des hommes et des femmes !

Perpignan championne de l’écologie ?

La journée sans voiture, ca ne servait à rien ! Pendant la « semaine de
la mobilité », chaque mi-septembre, les villes avaient la possibilité de
sensibiliser les citoyens aux nuisances de l’automobile, de les inciter
à utiliser la marche, le vélo, le bus.

Les autres jours de l’année restaient bien sûr des journées sans piétons, sans cyclistes, et avec bouchons et stationnement sur les trottoirs. Mais un jour par an, c’est ridicule ! Si on veut réduire les émissions de gaz à effet de serre, c’est tous les jours de l’année sans voiture qu’il nous faut ! C’est une ville qui favorise les modes de transport alternatifs à la voiture qu’il faut inventer.

Rassurons-nous. L’ex-ministre de l’écologie, M. Serge Lepeltier, a remplacé cette inutile journée sans voiture par une opération « Bouger Autrement« . On ne parle plus des voitures ni de leurs nuisances en ville. Bougez autrement ! Bougez comme vous voulez ! Vous êtes libres de prendre le vélo si vous aimez être frôlé par d’énormes 4×4 ! Vous pouvez y aller à pied entre les voitures garées sur les trottoirs. Vous attendrez le bus pour être coincé dans les embouteillages comme si vous étiez en voiture, avec l’auto-radio en moins ! Ou alors vous utiliserez votre voiture comme d’habitude, vous vous garerez sur les bandes cyclables, vous laisserez tourner votre moteur au feu rouge ou devant la boulangerie… Chacun fait ce qui lui plait ! Youpie.

A Perpignan la semaine de la mobilité n’a jamais été une réussite, surtout en 2004. voir à ce sujet sur ce même site [article publié à la suite de la journée sans voiture en 2004] La Communauté d’agglomération organise une opération de communication baptisée « Tous à Vélo sur l’Agglo » qui consiste à emmener les citoyens en balade sur les deux pistes cyclables de Perpignan, et qui laisse penser -c’est le but- que la CAPM veut développer l’usage de la bicyclette. Et Vélo en Têt manifeste pour réclamer une ville cyclable…

Pas vraiment une grande fête des modes de transport alternatifs…

A coté de ca, on continue à construire la ville « Drive-In »… Quels sont les projets d’urbanisme à Perpignan ? Une rocade à l’Ouest avec un pont vers Saint-Assiscle, une autre à l’Est, un parking sur la place de la République, un autre à la caserne Dagobert dont on prévoit d’ores et déjà agrandissement, l’extension du Parking Wilson, un quatrième pont… Où sont les modes de transport alternatifs ? Les voies de Bus en site propre, les pistes cyclables, les rues piétonnes ?

Qu’à cela ne tienne, L’ex-ministre de l’Écologie a tout de même trouvé opportun de décerner un prix National à Notre Ville pour l’opération « Bien dans l’Agglo sans voiture ». Vélo en Têt applaudit, et adresse toutes ses félicitations à l’Agglo pour ce prix dont il faut maintenant se montrer digne. Qu’on organise en septembre une grande Fête des transports non polluants. Qu’elle marque le début d’une vraie politique de ville piétonne et cyclable. Organisons une opération centre ville sans voiture à l’intérieur des Rondas, et conservons ensuite un centre-ville accessible, mais intraversable pour les voitures. Assez de frilosité et d’opérations publicitaires. Montrons qu’il existe un projet ambitieux pour Perpignan et que nous en ferons autre chose qu’une « bagnole-city » quelconque.

La réduction de la dépendance automobile

Voici un résumé d’un article de Frédéric Héran paru dans les Cahiers Lillois d’Économie et de Sociologie, N°37, 2001. (on peut, ici même, télécharger l’article complet)

##Résumé.

La dépendance automobile et donc l’utilisation de la voiture en ville, trouve principalement sa source, non pas dans les aspirations à vivre à la campagne, dans la généralisation de la motorisation ou même dans l’étalement urbain, mais dans l’efficacité du système automobile par rapport aux autres systèmes de transport. Aussi, pour réduire cette utilisation, convient-il de diminuer d’abord la performance de ce moyen de transport (ralentir la vitesse, réduire le stationnement, limiter les voies réservées à la voiture), tout en instaurant un système alternatif de transport écologique associant étroitement la marche, la bicyclette et les transports collectifs. On pourra ainsi instaurer une toute autre politique de déplacements urbains pour faire face à l’omniprésence de l’automobile et son cortège de nuisances encore très sous évaluées Les nuisances liées au trafic automobile en milieu urbain :

– bruit
– odeurs
– vibrations
– accidents
– manque d’exercice physique
– pollution atmosphérique
– pollution des eaux et des sols
– congestion
– consommation d’énergie
– encombrement du paysage
– effets de « coupure »
– consommation d’espace
– fonctionnalisation de l’espace

Ce qui provoque :

– stress
– tués et blessés graves
– maladies cardio-vasculaires
– maladies respiratoires
– et donc dégradation de la santé publique
– dégradation des bâtiments
– dégradation de la végétation
– effet de serre
– et donc dégradation de l’environnement et du cadre urbain
– usage des transports collectifs difficile
– pratique de la marche et du vélo difficile et risquée
– et donc obstacle aux modes doux de transport

Le respect de la loi

Le respect de la loi devrait favoriser la bicyclette. Mais qui l’observe ? Pas même les agents de police, ni les aménageurs de la ville…

Les voitures garées partout.

Où est le civisme des ces conducteurs garés n’importe comment : sur les trottoirs, sur les passages piétons, sur la chaussée, et bien sûr, sur les pistes cyclables ? Je ne crois pas qu’un automobiliste se garerait ainsi n’importe où pour acheter sa baguette de pain ou ses cigarettes si une seule fois il avait récolté une amende de classe 4 pour stationnement gênant.

Pourquoi classe 4 ? Parce que c’est la loi. L’article R-233-1 du code de la route, second alinéa, qualifie de contravention de 4ème classe, « l’arrêt ou le stationnement gênant […] sur chaussée, voies, pistes, bandes, trottoirs ou accotements réservés à la circulation des véhicules de transport en commun et autres véhicules spécialement autorisés » . Ça signifie un retrait de 3 points sur le permis et une amende de 100 à 1 000 Euros. Mais nous avons plusieurs fois fait l’expérience de policiers qui refusent même de faire circuler des automobilistes garés sur des bandes cyclables, en invoquant une certaine tolérance… Donnons à ces policiers les directives et les

La loi sur l’air (LAURE) (Loi sur l’Air et l’Utilisation Rationnelle de l’Energie, dite aussi Loi Lepage, du nom de Corinne Lepage, ministre de l’environnement)

Elle prévoit que les agglomérations favorisent les modes de transport doux et œuvrent pour « la diminution du trafic automobile ». Et elle cite les moyens pour atteindre cet objectif: « Le développement des transports collectifs et des moyens de déplacement économes et les moins polluants, notamment l’usage de la bicyclette et la marche à pied. » Or, les cyclistes et les piétons peuvent témoigner que ces modes de déplacement là sont loin d’être encouragés ni favorisés dans la CATM et en ville. Et enfin, le législateur prévoyait en 1995 que « chaque réalisation ou rénovation de voie urbaine doit être accompagnée de nouveaux itinéraires cyclables ». Texto ! Hélas, combien d’avenues et de boulevards a-t-on vu être rénovés en ville depuis 1995 ? Et combien de pistes cyclables ont été aménagées ?

Le violon et le vélo

Cheveux longs, tresses, sandales, 12 ou 13 ans. Elle semblait faire de son voyage jusqu’à son cours de violon, un moment de plaisir, une promenade dans la ville, une glissade au travers de « la Réal », un survol du pavé.

Un conducteur de voiture suivait cette jeune fille. Coups d’accélérateur, coups de volant, coups de frein… Excédé par sa vitesse trop faible, il faisait vrombir son moteur, faisait mine de vouloir forcer son passage, quitte à renverser la jeune fille.

Celle-ci avait changé d’attitude. Elle rasait maintenant le trottoir au risque de trébucher sur la bordure, de rouler dans une bouche d’égout, ou de percuter un piéton ou une portière. Elle donnait de rapides coups de tête à gauche et en arrière pour apercevoir cet agresseur qui lui niait le droit de rouler à cet endroit. Finalement, angoissée et fatiguée de lancer des regards, la jeune cycliste s’est échouée contre le trottoir et a posé pied à terre, pour se débarrasser de son poursuivant. Son visage ne montrait pas de rage ou de colère, juste une résignation qui faisait comprendre que cette mésaventure n’était pour elle qu’une quotidienne anecdote. Elle a regardé le bolide s’engouffrer sur la chaussée enfin libre, accélérer bruyamment, et s’immobiliser quelques centaines de mètres plus loin, dans une file de voitures coincées dans un embouteillage.

Puis elle est remontée en selle. Elle avait perdu sa joie de se déplacer à bicyclette, un charme s’était rompu, et à la place une certaine crainte s’était installée. Une espèce de dégout, le sentiment de ne pas être à sa place en ville, et l’idée que demain il vaudrait peut-être mieux se faire accompagner en automobile.

Cette scène se reproduit chaque jour dans notre ville, et pourtant nul autre endroit ne se prête mieux à l’utilisation de la bicyclette. Les trajets sont courts, le vélo est rapide et silencieux, il se gare facilement et sans embêter personne. Sans polluer, sa simple vue donne à la ville une ambiance paisible. Malgré tout cela, chaque jour des cyclistes se découragent de l’utiliser tant la ville est conçue dans l’intérêt exclusif de l’automobile.

Quand la traversée de la ville par les petites rues sera-t-elle interdite aux voitures ? Quand les transports en commun auront-ils des voies réservées sur les rondas ? Quand prévoira-t-on des itinéraires piétons et cyclables pour accéder au centre ville depuis les quartiers périphériques ?

Des places et des rues piétonnes, des marchés, l’ombre des platanes, des petits commerces, des vélos dans une ville calme et silencieuse, tout cela se fera sans doute à Marseille ou à Toulouse, à Avignon, à Nîmes ou Montpellier, à Gérone, mais pas à Perpignan. Mais alors, quel est le projet pour notre ville ? Voiture-city ?